Dieu est fou 
    Le jour où je vis son père, je compris. Sur le moment je fus tout à fait choqué qu’elle ait même osé me le montrer. Il me fallut quelques jours pour me faire à l’idée de l’existence d’un tel homme – comme à elle, sans doute, il avait fallu toute une jeunesse, autant dire toute une vie.
    Mais c’était évident qu’elle ne pouvait me cacher plus longtemps ce père, si elle ne voulait se cacher elle-même.
    Fourmillaient en lui : des mouches. Mouches comme parfois s’en glissaient des lèvres de sa fille.
    Des attitudes, insupportables, auxquelles elle-même souvent succombait avec une maladresse désespérée, attitudes qu’elle devait sans cesse réprimer vers son amertume intérieure : de telles attitudes en lui fleurissaient comme des mouches.
    Il est peut-être malaisé de comprendre mon image. Ce sont personnages qui n’auraient pu être imaginés par un auteur qui fût un dieu.
    Ne le décrirai pas. Ni elle. Par respect.
    M’arrêterai à ces mouches attaquées par des fleurs. Mouches invincibles et fleurs impuissantes mais leur lutte acharnée. Désespérée, comme ce récit.
    Savait-elle qu’elle perdait, en se rendant, en livrant ce père, toute chance. Chance d’être mère à son tour. Chance avec moi en tout cas. Elle perdrait tout, mais la tête haute.
    Ou ignorait-elle que son père était inacceptable à ce point ; et qu’elle-même, par moment, ne pouvait être que vomie ?
    Quelque chose de trop pénible, d’insupportable. (Mais d’autres pourtant le côtoyaient. Pourquoi ne pas te laisser aller à cette sympathie tragique : la pitié ?)
    Chaque fois qu’il me fallut le voir, un désespoir, un désespoir terrible m’envahissa.
    Et il a fallu à la fin que je l’abandonne, que je la laisse à sa si douloureuse naissance, seule, à jamais.
    Oui, elle inspirait universellement le dégoût et l’antipathie ; ou alors seuls venaient vers elle ceux ou celles qui lui ressemblaient, des habitués de ce dégoût.
    Peu de conteurs d’histoire même, peu de peintres, seraient attirés par un tel sujet : rejeté par tous, je l’ai pris, le seul encor vierge. Je défriche la seule forêt vierge du pays, celle où l’on livre les ordures.
    Les conteurs d’histoires peignaient autrefois les hommes autrement. Au commencement ce n’étaient que vigoureux héros et belles déesses.
    Les monstres ont toujours existé, mais irréels.
    Un psychologue, pourtant, avait bien voulu d’elle. Je l’ai rencontré. Elle avait insisté pour m’arranger un rendez-vous, qu’il me traite aussi de quelques bénignes frayeurs. J’ai vite vu, dans les yeux de ce docteur, que lui aussi connaissait ce père.
    Un psychologue avait voulu d’elle. Certes : pour de l’argent !
    Nous étions deux à la savoir incurable, dans cette pièce. Nous étions sûrs. Elle est seule.
    Dois-je parler encor ? Conclure ? Accumuler les détails ?
    Dieu est fou.
Mise en ligne : mardi 17 décembre 2013, 12:52
Classé dans : 1993  |  Le malétant

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